Futur du travail : n’ayons pas peur

L’édition 2018 du France Digitale Day se déroulera mardi 25 septembre au Musée des Arts forains, à Paris. Dans le cadre de cet évènement, dont Usbek & Rica est partenaire  (avec notamment l’organisation d’un Tribunal pour les Générations Futures sur le thème « La France a-t-elle besoin de licornes ? », pour lequel nous mettons à dispositions deux places sur notre shop), nous publions plusieurs tribunes sur les grands enjeux numériques et technologiques. Dans celle-ci, Vincent Huguet, fondateur et patron de la plateforme Malt, qui met en relation freelances et entreprises, affiche une foi inébranlable dans les talents de l’être humain et dans le progrès, pour contrer les dangers de la précarisation des travailleurs indépendants et de l’automatisation du travail.

Lorsqu’on parle de « futur du travail », c’est généralement en des termes négatifs : précarité, chômage, dépendance, aliénation… S’il ne fait pas de doute que nous vivons un point d’inflexion en matière de travail, sommes-nous pour autant condamnés à un avenir sombre ?

Deux grands phénomènes transforment le monde du travail : l’automatisationavec la robotisation et l’intelligence artificielle, et le développement d’un nouveau type de travail indépendant. Pour les pessimistes, il faut craindre un monde sans travail, ou sans sécurité ni stabilité. À mon avis, rien n’est plus faux.

« Déversement » de l’emploi

D’abord parce que les entreprises n’ont jamais autant cherché de candidats à l’emploi —proche de nous les marchés belge et allemand par exemple sont fortement tendus, à tel point que le « candidat » est roi. Des acteurs de l’intérim allemand m’ont récemment confié qu’ils attendaient avec impatience que les réfugiés puissent être régularisés afin de pouvoir accéder à une nouvelle population de travailleurs.

Ensuite, parce que l’histoire nous enseigne quelques leçons utiles. À plusieurs moments de l’histoire, on a pensé que les machines allaient détruire l’emploi. On se souvient de la révolte des canuts en France et de celle des luddites en Angleterre, qui détruisirent les machines à tisser. Il y a toujours eu un « déversement » de l’emploi d’un secteur à un autre. Il y a 150 ans, 90 % de la population française était composée de paysans. Aujourd’hui, il ne reste que 2 % d’agriculteurs. Et pourtant le taux d’activité a augmenté !

Illustration de 1812 de « luddites » détruisant des métiers à tisser.
Illustration de 1812 de « luddites » détruisant des métiers à tisser.

Devons-nous regretter un « paradis perdu » fantasmé ? Il suffit de relire les écrits de Zola sur les grands magasins, les mines ou les usines, ou de faire la généalogie de sa famille pour se rendre compte que nos ancêtres mourraient plus jeunes, travaillaient plus dur, et étaient plus aliénés au travail que nous ne le sommes.

Irremplaçables humains

« Mais cette fois, c’est différent », disent certains. La technologie va nous asservir et rendre l’humain obsolète. Les robots ont certes fait des progrès extraordinaires depuis les métiers à tisser de la révolution industrielle. Mais tout le monde est loin de penser que les robots peuvent aujourd’hui totalement remplacer l’humain. Elon Musk, par exemple, qui avait construit l’usine automobile la plus automatisée du secteur pour produire sa nouvelle Tesla 3, a dû rapidement revenir à plus d’humain. Dans un tweet étonnant , il admet être allé trop loin : « Oui, l’automatisation excessive chez Tesla était une erreur, mon erreur. L’être humain est sous-évalué ». Depuis,les Tesla 3 sont fabriquées de façon plus manuelle sur le parking de l’usine inutilisée !

Les robots sont déjà dans nos usines, pour accomplir des tâches dangereuses, compliquées, et répétitives. Il faut s’en féliciter car ils libèrent les travailleurs de ces tâches. Mais ils ne peuvent pas tout. Si les robots de l’entreprise Boston Dynamics arrivent à reproduire un salto arrière , il n’en reste pas moins que remplacer l’être humain dans beaucoup de tâches très simples est loin d’être facile, encore moins rentable .

Il en est de même de l’intelligence artificielle. De l’avis de Yann Le Cun lui même, directeur du Lab d’Intelligence Artificielle de Facebook, l’IA est loin de pouvoir calquer l’intelligence humaine. L’IA augmente et transforme le travail du médecin, du commercial, du juriste, mais elle ne le remplace pas. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer les milliers de modérateurs embauchés par Facebook pour qualifier les contenus à la place de l’IA sur des tâches à priori pourtant très simples ! Souhaitons que demain l’IA puisse libérer les cols blancs des tâches fastidieuses comme les robots l’ont fait pour les cols bleus des usines.

Indépendants par choix

Le deuxième grand phénomène qui bouleverse notre conception du travail, c’est le développement d’un nouveau type de travail indépendant. On ne s’inquiétait pas de la précarité des médecins, avocats, notaires ou experts-comptables. Alors pourquoi s’inquiéter de la précarité supposée des centaines de milliers de développeurs, graphistes, chefs de projet qui font aujourd’hui le choix de devenir freelances ?

Certes, tout n’est pas rose dans la vie d’indépendant, et cette forme de travail n’est pas faite pour tous, et elle ne le sera probablement jamais. L’étude Malt-Ouishare que nous réalisons maintenant depuis 3 ans auprès de la communauté Malt est cependant constante sur le fait que près de 90 % de ces nouveaux indépendants le sont « par choix » et non « par défaut ». Ils ne souhaitent pas retourner au salariat.

88 % des freelances en France le seraient par choix selon une enquête de février 2018 de Malt – Ouishare.

Bien sûr, certains indépendants — VTC ou livreurs à vélo — sont peut-être dans une situation de plus forte dépendance. Il y a probablement des gardes-fous et nouveaux types de protection à inventer. Cependant, la majorité d’entre eux préfère leur situation actuelle à celle du chômage, de l’inactivité, ou même du salariat au smic avec des horaires contraints. Ils utilisent souvent ces nouvelles formes de travail comme un tremplin, un apprentissage que l’éducation nationale ne leur a pas forcément offert.

Libérer les talents

Bien qu’ayant des modèles différents et couvrant des secteurs divers, les plateformes ont toutes un point commun : elles mettent en relation une offre et une demande qui autrefois ne trouvaient pas à se rencontrer. Avant, les freelances devaient tous avoir un bon réseau, savoir se vendre, facturer, recouvrer leurs factures… ou passer par des intermédiaires opaques et coûteux. Ce dont nous sommes le plus fier chez Malt, que je dirige, c’est de notre capacité à libérer le talent des meilleurs freelances. La communauté Malt peut accéder à un monde plus vaste de clients potentiels, choisir leurs missions, développer leur réputation, ne plus se soucier des paiements, et être assurés. Cette liberté n’était autrefois réservée qu’à certains privilégiés.

« Ce serait une erreur de se laisser paralyser par la peur de l’avenir »

Peut-être qu’en tant qu’entrepreneur je ne peux qu’être optimiste. Je suis bien conscient des limites du monde du travail actuel, de ses burnouts , boreouts, et bullshit jobs… Mais je pense que ce serait une erreur de se laisser paralyser par la peur de l’avenir. Cette peur ne permet pas d’avoir un regard critique, de savoir où mettre les limites, comment réguler, et accompagner le changement.

Si le progrès technique n’est pas toujours synonyme de progrès, il serait dangereux de le rejeter en bloc et de le laisser à ces pays plus « neufs » qui ont tout à construire. N’ayons pas peur du « grand remplacement » des travailleurs ! Le futur du travail libérera le talent dont l’être humain aura encore pour longtemps le monopole.

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