La sleep tech à la recherche du sommeil profond

Bracelets connectés, masques à enfiler la nuit, matelas et oreillers truffés de capteurs… À l’ère de l’injonction au bien-être, le « mieux dormir » devient aujourd’hui un objectif quantifiable – et donc atteignable – grâce à toute une batterie d’objets connectés. Coup de projecteur sur les acteurs et les produits majeurs du marché de la « sleep tech ».

Guillaume Rolland avait conçu un réveil-matin olfactif alors qu’il était encore au lycée. Désormais à la tête de la start-up Sensorwake, il s’attaque au sommeil après avoir mis au point un appareil diffuseur d’odeurs propices à l’endormissement en collaboration avec Givaudan, le groupe suisse leader mondial des arômes et des parfums. Encore en phase d’industrialisation, le produit, baptisé Oria, qui sèmera notamment des notes de lavande dans la chambre à coucher, sera disponible courant 2019. « Il y aura un peu moins d’une dizaine de diffusions pendant la nuit », raconte le jeune entrepreneur nantais, qui ne compte pas s’adresser qu’aux technophiles friands de gadgets : « Nous avons voulu un produit peu intrusif et sans tracker. Une infime partie en utilise pour comprendre pourquoi ils dorment mal. Mais il s’agit surtout de rechercher des solutions concrètes », explique celui qui a demandé à ses bêta-testeurs de tenir un journal de bord sur leur ressenti au réveil, avec et sans le produit.

Un marché de 80 milliards de dollars en 2020

Bien qu’appelé à se rationaliser, vu la myriade d’acteurs aujourd’hui présente sur ce secteur, le marché de la sleep tech, évalué à 80 milliards de dollars dans le monde en 2020, a de quoi faire frémir les investisseurs devant leurs slides. Car le manque de sommeil est devenu un problème majeur de santé publique : l’Insee estime que le temps passé à dormir a diminué de 18 minutes en 25 ans, une différence qui atteint même 50 minutes pour les adolescents. Une personne sur trois dit souffrir de troubles du sommeil. Pourtant, le corps a besoin d’une durée minimale de repos pour parvenir à se régénérer.

 

Face à ce mal contemporain, plusieurs entreprises promettent de vous emmener au plus vite vous nicher dans les bras de Morphée autrement qu’en gobant des anxiolytiques, somnifères et autres remèdes naturels de type huiles essentielles et tisanes. L’invasion tardive des écrans est pointée du doigt dans la baisse du temps de sommeil ? Certes, mais elle pourrait aussi nous aider à ne plus compter les moutons pendant des heures, répondent en choeur ces entreprises aux observateurs les plus critiques.

« Les personnes qui arrivent peu à s’endormir sont trop ancrées dans les pensées de la journée et du lendemain »

Apprendre à se relaxer est une première étape pour retrouver un sommeil de qualité. L’application payante Pzizz a donc développé avec des psycho-acousticiens un programme composé de musiques et d’ambiances sonores. D’autres acteurs proposent plutôt des applications de méditation, comme celle développée par Antoine Gerlier avec sa start-up Namatata, téléchargée plus de 500 000 fois en deux ans. « Initialement, quand on médite, l’idée n’est pas de dormir puisque c’est une gymnastique mentale. Quand j’ai créé l’application, le programme dédié au sommeil n’était qu’une fonctionnalité parmi d’autres avant de me rendre compte que les gens l’utilisaient pour s’endormir », confie-t-il.

Antoine Gerlier recommande de ne pas méditer avant de partir se coucher mais plutôt dans la matinée. Depuis, il a mis au point des programmes plus diversifiés à partir de visualisations propres à la sophrologie et à l’hypnose pour « partir dans l’imaginaire ». « Les personnes qui arrivent peu à s’endormir sont trop ancrées dans les pensées de la journée et du lendemain », constate cet ancien capital-risqueur devenu passionné par la « pleine conscience » et la psychologie positive.

Méditation et magasin éphémère

Mais au-delà du ressenti, comment savoir si l’on a vraiment mieux dormi la nuit dernière que la précédente ? À ses débuts, le marché des sleep tech était très représentatif de la tendance au quantified self, où tout est propice à engranger des données pour mieux comprendre ses habitudes de sommeil et inciter ensuite à des changements de comportement individuels en s’appuyant sur différentes applications mobiles et objets connectés posés sur le lit ou la table de chevet. Une sorte d’assistance technologique personnalisée pour vous aider à passer des nuits moins agitées. Au réveil, on peut notamment lire des graphiques et un relevé qui détaille les différentes phases de la nuit. Un état des lieux qui peut parfois s’avérer particulièrement précis si les appareils enregistrent les fréquences cardiaques, respiratoires ou encore les mouvements parfois synonymes de micro-éveils.

« Ce n’est pas avec un petit tracker que vous allez, par exemple, détecter et résoudre un problème d’apnée du sommeil »

C’est dans cette attention portée aux moindres détails que s’inscrit le magasin éphémère de la rentrée 2017 conçu par Nicolas Goarant : « J’avais une intuition de départ : il y avait plein de produits jeunes qui débarquaient sur ce marché déjà concurrentiel, mais ils étaient beaucoup vendus sur Internet. Or, les gens aimeraient bien les tester et avoir des conseils si ces produits étaient concentrés dans un même endroit », relate cet ancien assistant parlementaire d’un député socialiste. Le hit de cette boutique d’une soixantaine de mètres carrés louée par la mairie de Paris via la Semaest, son « testeur de commerces », a été un oreiller qui s’adapte à la morphologie de la personne.

Fils de pneumologue, Nicolas Goarant espère désormais un traitement politique de cette question, qu’il considère comme « un impensé des politiques publiques de santé et du travail. Mais ce n’est pas avec un petit tracker que vous allez, par exemple, détecter et résoudre un problème d’apnée du sommeil », assure-t-il en référence à cette pathologie respiratoire spécifique et difficile dà diagnostiquer.

Le Graal du sommeil profond

À écouter les acteurs de l’électronique grand public réunis au CES de Las Vegasou à l’IFA de Berlin, qui servent de vitrine prospective dans l’univers de la tech, tous les produits qu’ils espèrent bientôt commercialiser s’appuient sur des années de recherches et d’études scientifiques. Ainsi, Philips a présenté cette année SmartSleep, un casque composé de capteurs et d’émetteurs qui diffusent du « bruit blanc » lorsque le sommeil est jugé perturbé. Toujours dans ce sillage, la start-up française Dreem, qui a finalisé une seconde levée de fonds de 35 millions de dollars avant l’été, propose aujourd’hui un bandeau vendu à 499 euros pour lancer des stimulations sonores. Inaudibles à l’oreille, celles-ci se propagent jusqu’aux tympans grâce à la conduction osseuse afin d’accroître le temps de sommeil profond – le Graal dans la jungle de la sleep tech.

Mais certains produits n’arrivent pas jusqu’aux linéaires de la grande distribution spécialisée. « On entend parler de beaucoup de projets en développement. Mais c’est souvent extrêmement long avant qu’ils ne sortent, ou alors les produits ne sont finalement pas commercialisés. Moi, je privilégie les appareils avec une technologie intuitive », constate Vivienne Nguyen, chef de produit bien-être pour les magasins Nature & Découvertes, qui propose une quarantaine d’items sous l’onglet « Tout pour le sommeil ».

Même les industriels spécialisés dans la fabrication de matelas, de couettes et d’oreillers se sont mis en tête de trouver la température optimale pour faciliter l’endormissement. Un coussin, développé par la société américaine Simba, promet de maintenir sa surface perpétuellement fraîche. Pour un prix d’achat de 105 euros, le coussin est recouvert d’un matériau appelé Outlast, utilisé notamment dans la conception des combinaisons des astronautes afin qu’ils puissent supporter les variations thermiques dans l’espace.

« Le client souhaite de plus en plus devenir acteur de sa santé »

Pour ne pas devenir addict aux somnifères lorsqu’il souffrait de toubles du sommeil à cause du stress, un étudiant hollandais en design industriel a même prototypé un robot, Somnox, sous la forme d’un foetus douillet grandeur nature, à tenir contre soi. Sa particularité ? Il « respire », et l’entendre et le sentir incite la personne qui le serre contre elle à caler sa fréquence respiratoire sur celle du robot. Résultat, la personne se calmerait, d’après une étude réalisée par des chercheurs de l’université du Connecticut qui avaient mené une expérience similaire avec des nounours pour des bébés souffrant d’irrégularités respiratoires. Après un essai réussi sur Kickstarter, l’objet, vendu 549 euros, a commencé à être testé par des donateurs.

« On constate que le client souhaite de plus en plus devenir acteur de sa santé : il passe d’une médecine curative à une sorte de prévention pour éviter d’avoir des problèmes et de tomber malade », souligne Amélie Lavie, responsable relations publiques chez Philips. À l’image de la société Withings et son Aura, simulateur de lever et de coucher de soleil, la compagnie s’est également mise sur le marché de la luminothérapie en vendant une lampe connectée Somneo pour 200 euros.

Le spécialiste de la métrologie, Terraillon, a quant lui à lancé Homni, qui combine les fonctionnalités d’un réveil et d’un tracker de sommeil en voulant jouer sur les couleurs et les longueurs d’ondes. « On arrive sur une phase où le marché a encore besoin d’être démocratisé et éduqué sur les bénéfices de ce type de produits, d’où l’importance d’une offre “satisfait ou remboursé”. Avec notre produit, on ne peut pas booster la sécrétion de mélatonine, qui est l’hormone de l’endormissement, mais on peut choisir la couleur qui bloque le moins sa production », analyse Alexandre Edquist, chef de produit objets connectés. L’utilisateur est ensuite invité à greffer l’intensité de son rythme de respiration à celle de la lumière diffusée pour favoriser la relaxation. Et l’appareil s’éteint de lui-même à la fin du programme.

Les obsédés du « mieux dormir »

Mais à force de vouloir tout maîtriser à coup de courbes et de chiffres, les médecins parlent désormais d’orthosomnie pour désigner les obsédés du « mieux dormir ». Dans un article du Journal of Clinical Sleep Medicine publié en 2017, une professeure de neurologie spécialisée dans les troubles du sommeil, Sabra Abbott, raconte comment des patients « qui ne s’étaient jamais plaints de leur quantité ou de la qualité de leur sommeil » avaient commencé à la consulter après avoir réalisé que « le capteur qu’ils utilisaient leur indiquait qu’ils devraient s’en préoccuper ». Ou comment créer un problème là où il n’y en avait pas, face à une montagne de données dont on a désormais connaissance mais qu’on n’arrive guère à digérer dans sa vie quotidienne.

C’est également le constat que dresse Joëlle Adrien, neurobiologiste et présidente du conseil scientifique de l’Institut national du sommeil et de la vigilance. D’après elle, pour l’instant, la technologie aide surtout à décrire et à quantifier des troubles du sommeil, mais contribue encore assez faiblement à leur résolution en s’attaquant aux racines du problème : « Les sleep tech doivent surtout se poser la question de l’efficacité des objets connectés. Très peu de ces objets sont rigoureux d’un point de vue scientifique car les études en laboratoire ont été parcellaires. Il faudrait vérifier leur algorithme et leurs enregistrements avec une polysomnographie, l’examen médical de référence », souligne-t-elle.

« Si vous arrivez à développer un outil fiable, vous pouvez devenir le roi du pétrole »

Mais alors que l’intérêt des scientifiques pour le sommeil s’est accru, la liste d’attente de leurs éventuels patients s’est également allongée, et il faut patienter longtemps avant d’obtenir un rendez-vous dans un centre du sommeil. « En recherche fondamentale, on découvre des pans de sommeil qu’on ignorait avant : on arrive à mieux comprendre les phénomènes cognitifs qui se produisent pendant la nuit. Si vous arrivez à développer un outil fiable pour pré-dépister des troubles du sommeil, vous pouvez devenir le roi du pétrole », affirme Maxime Elbaz, docteur en neurosciences rattaché au centre du sommeil et de la vigilance de l’Hôpital Dieu à Paris.

Il poursuit actuellement une étude sur le fonctionnement de plusieurs bracelets et bagues connectées, en soumettant des patients à des examens avec et sans ces objets. « Ces entreprises ont beau avoir fait du machine learning, on a remarqué que les algorithmes ont tendance à surestimer le temps de sommeil dans la journée, et il est rare qu’ils puissent détecter les phases de sommeil lent », observe-t-il. Un constat qui dessine une interrogation pour le futur : à quel point la compréhension de la physiologie humaine peut-elle être contenue dans un objet ?

Article du 20/10/2018 https://usbeketrica.com/article/la-sleep-tech-a-la-recherche-du-sommeil-profond

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